Quelle coopération culturelle à Prague ?

La République tchèque au coeur de l’Europe

Un contexte professionnel difficile et un environnement culturel compétitif

Après avoir connu des conditions de travail exceptionnelles à Tanger, mon arrivée à Prague me fit immédiatement apparaître la difficulté de travailler près de l’ambassade. En effet suite à une réforme en 2009, le fonctionnement des Instituts français venait d’être modifié et cela était tout particulièrement sensible à Prague. L’échec du passage du réseau culturel public à l’Institut français Paris avait été validé par l’exécutif en 2012 et cette réforme due à Kouchner, déjà inaboutie dans sa conception, était inachevée. L’édifice resterait bancal et est toujours l’objet d’une rationalisation drastique, i.e d’une réduction de ses moyens. Voir le rapport du Sénat 2018.

Le Service culturel et l’Institut français de Prague (IFP) ne faisaient plus qu’un. Le conseiller de coopération et d’action culturelle, traditionnellement un diplomate de carrière, était proche de l’ambassadeur, plus politique que programmateur culturel, il pouvait, avant la réforme, jalouser le directeur de l’institut, attaché culturel, le plus souvent un personnel détaché de l’ Éducation nationale ou de la Culture. L’IFP bénéficiait du statut d’établissement culturel doté de l’autonomie financière tandis que le service culturel fonctionnait sur subvention et sans possibilité de recettes et avec de nombreuses contraintes. L’action culturelle bicéphale fit donc l’objet d’une restructuration lourde de conséquences. A Prague, elle prit effet en 2012.

Jean-Pierre Asvazadourian

En 2015, l’ambassadeur était Jean-Pierre Asvazadourian. Il précisa bien sa démarche dans un entretien avec la radio francophone de l’opérateur public tchèque.

La conseillère culturelle Isabelle Guisnel, arrivée en 2014, n’avait aucune expérience en matière d’action culturelle. Elle avait fait carrière sur des fonctions administratives. A l’étranger elle avait été première conseillère en Macédoine et en Arménie et avait plutôt une compétence en matière de sécurité. Elle donna aussi un entretien avec mon prédécesseur.

A. Pajon dans la cour de l’IFP. (Droits Korinkova)

Le changement de l’organigramme faisait de moi un supplétif embarrassant mais pendant les premiers mois je tentais de prendre les responsabilités qui me revenaient. L’entretien donné à Radio Prague en témoigne.
Je pris en charge la programmation culturelle avec mon équipe mais j’étais tenu à l’écart des décisions importantes et je fus écarté de l’action pour le français, de la politique des cours ou de celle de la médiathèque. De plus la présence d’expatriés soucieux de leur indépendance rendait le travail d’équipe quasi impossible, d’autant plus qu’ils pouvaient s’associer à des querelles recuites entre contractuels locaux, français ou tchèques.

Roland Galharague

Le tourbillon du passage rapide de l’ambassadeur Charles Malinas (septembre-décembre 2016) laissa la place au pilotage beaucoup plus posé de l’ambassadeur Roland Galharagues(à partir de février 2017). En septembre 2017, un nouveau COCAC, arriva, beaucoup plus culturel que son prédécesseur mais aussi beaucoup plus susceptible. Luc Lévy, contractuel du Quai, avait été responsable des relations internationales du Mémorial de la Shoah à Paris et conseiller culturel à Zagreb.

Façade de l’IFP

En un mot l’atmosphère de travail était structurellement pesante et les personnalités n’arrangèrent rien. D’un étage à l’autre du beau bâtiment de Stepanska 35 les tensions furent nombreuses.

Cependant dans mon donjon, du troisième étage, avec une assistante très loyale et une équipe efficace, je pus mener de belles actions. Certes il fallait abandonner la prétention d’être un opérateur aussi visible qu’à Tanger mais, une fois choisie les actions, les partenaires étaient de grande qualité. La note suivante résume les enjeux tels que je les percevais en 2018 quelques mois avant mon départ et comment ils s’articulaient dans le cadre global de la coopération culturelle franco-tchèque.


Note avril 2018

PRIORITES DU PLAN D’ACTION DU PARTENARIAT STRATEGIQUE

  • favoriser la connaissance réciproque de nos littératures en contribuant aux traductions des œuvres dans la langue de l’autre ; renforcement de la coopération bilatérale dans le domaine des bibliothèques, notamment entre les bibliothèques nationales dans le cadre du programme « profession culture ».
  • poursuite des projets de collaboration entre les acteurs culturels tchèques et français en soutenant dans les festivals les plus importants et dans les actions similaires qui se déroulent dans les deux pays (théâtre, musique, danse, cirque nouveau, arts de la rue, cinéma, arts plastiques) la présence croisée de créateurs et d’artistes. Accent mis sur le développement de partenariats dans le domaine des nouveaux media
  • mise en œuvre d’actions bilatérales en matière d’industries culturelles et créatives, via des projets artistiques et audiovisuels innovants ciblés notamment à un soutien aux productions cinématographiques des deux pays
  • développement des échanges / mobilité des professionnels de la culture, des enseignants des établissements supérieurs d’arts, des créateurs et des productions artistiques, y compris leurs présentations aux festivals et foires ; échanges d’expériences des organisations culturelles en matière de documentation, gestion de la culture, création artistique, traductions artistiques, présentation et distribution d’œuvres
  • développement et élargissement du débat d’idées multidisciplinaire entre les deux pays, via les structures et instruments existants, en particulier le CEFRES
  • contribution à la préservation de la diversité du patrimoine naturel et culturel de l’Europe dans le cadre de l’UE et des autres organisations internationales compétentes

Objectifs déclinés en actions dotés d’indicateurs de réalisation

1/ ACCROÎTRE LA VISIBILITÉ DE LA CULTURE FRANÇAISE SUR UNE SCÈNE TRÈS RICHE
Contexte : La République tchèque offre une scène culturelle très riche organisée à l’échelle du pays en fonction de trois types de public : public tchèque plutôt conservateur, public du tourisme de masse, nouveaux publics plus jeunes et curieux.
Objectifs : Conserver le public habituel des actions de l’IF-Prague et travailler à l’élargir.
Actions : Organiser une programmation pour les nouveaux publics en valorisant les atouts de l’IFP (espaces multimédia, cour, café, médiathèque, cinéma, galerie, soirées festives) et aussi se projeter hors les murs à Prague et en province (salons, festivals, projections, lectures). Importance de la modernisation de la médiathèque (projet de bibliothèque troisième-lieu) et mise en place d’un réseau de bibliothèques françaises sur l’ensemble du territoire (en liaison avec les Alliances françaises et le réseau des BMVR –Bibliothèques à vocation régionale-tchèques). Améliorer notre communication.
Indicateurs possibles : nombre de spectateurs et cartographie des interventions plus impact presse. Nombre d’inscrits et fréquentation de la médiathèque, taux d’autofinancement, nombre d’inscrits à Culturethèque sur l’ensemble du territoire

2/ CONSOLIDER LA POLITIQUE DE COOPÉRATION (OFFRE, ACCOMPAGNEMENT ET CONSEIL)
Contexte : L’Institut français de Prague n’est plus opérateur culturel que dans un secteur, celui du cinéma, mais est présent dans pratiquement tous les champs au titre du conseil ou de l’appui en conformité par des moyens budgétaires réduits. Début d’identification de la scènes des arts plastiques et faiblesse notable de la connaissance du théâtre français.
Objectif : Consolider les projets en matière de musique savante, de danse, d’arts du cirque et de cinéma (courts et longs métrages) et accroître les actions en faveur de connaissance du théâtre et des arts plastiques français.
Actions : Soutenir le partenariat entre troupes/artistes/opérateurs dans les secteurs afin d’obtenir des spectacles, des masterclasses (ex. Collegium Marianum/CMBV). Favoriser les rencontres (ex. Théâtre de la Ville / Narodni Divadlo). Dégager de nouveaux financements.
Indicateurs possibles : Nombre de projets et de réalisations, audience, média. Montant des co-financements.

3/ AGIR HORS DE L’INSTITUT FRANCAIS COMME DE PRAGUE EN S’APPUYANT SUR NOS RÉSEAUX
Contexte : Les actions de l’IF-Prague se déploient à partir de son bâtiment « central » bien équipé et des six Alliances françaises en province, l’essentiel de la programmation est centré sur la capitale.
Objectif : Être davantage présent et visible dans le Grand Prague et en province.
Actions : S’appuyant sur nos réseaux pour projeter plus de films, organiser des expositions, des concerts, des lectures et des conférences.
Indicateurs possibles : cartographie et audience.

4/ AMÉLIORER LA CONNAISSANCE DU LIVRE FRANCOPHONE ET ALIMENTER LE DÉBAT D’IDÉES EN PRIVILÉGIANT UN FORMAT RÉGIONAL, PARTENARIAL ET CENTRÉ SUR LES ENJEUX EUROPÉENS
Contexte : La connaissance de l’actualité éditoriale française est insuffisante et passe le plus souvent par le truchement des éditions anglo-saxonnes ou allemandes (250 titres traduits et publiés sur 1100 en 2015, soit 4%). Les figures intellectuelles et les contributions françaises actuelles au débat d’idées sont assez peu relayées dans la presse et les médias et encore moins en province.
Objectifs : Installer l’Institut français à la fois comme lieu et comme un des partenaires des débats de société auprès d’une jeune génération très éduquée, très impliquée dans ses débats et utilisant les outils du web 2.0 (tout particulièrement tweeter) pour donner une audience élargie à ces débats. Actualiser la politique éditoriale en renouvelant les propositions auprès des éditeurs et des prescripteurs (traducteurs, enseignants, journalistes) et toucher la province.
Actions : Promotion de l’actualité éditoriale française (dispositif d’aides à la publication Frantisek Salda, participation à la Foire du livre de Prague, appui à la très prescriptrice revue i-literatura, invitation d’auteurs en lien avec l’actualité éditoriale tchèque. Développement de la plateforme d’institutions partenaires (Fondations, Think tanks) à Prague et en région. Approfondir la coopération avec les associations d’étudiants en sciences politique sur l’ensemble du territoire.
Indicateurs possibles Nombre de traductions par an. Fréquentation des événements, évaluation de l’impact des rencontres-débats (notamment des communautés mises en réseau). Évaluation de l’impact médiatique de chaque événement (nombre d’articles, émissions radio et télévisuelles).