Les bienfaits de l’école républicaine

Fronton d’école

L’expression « école républicaine » renvoie le plus souvent à une image idéalisée de ce que pouvait être l’école héritière de la IIIème république, instrument de promotion et de cohésion sociale au service du triptyque de nos valeurs. Valeurs qui étaient inscrites au fronton de bâtiments bien visibles sur tout le territoire. Cette école était servie par des instituteurs présentés comme les « hussards de la République ». La nostalgie imprègne tous les discours contemporains sur notre système éducatif qui s’est engagé depuis le rapport Langevin-Wallon de 1945 de façon continue sur le chemin d’une école égalitaire, mixte, sans sélection et inclusive.
Mais de quoi parle-t-on exactement ? Qu’est-ce que j’ai connu de ces transformations ?

Ma scolarité commença en 1962 à Alger. La guerre était finie mais les troupes françaises stationnaient encore là pour assurer le départ général en bon ordre. Notre famille relevait du statut des Forces armées françaises en Algérie. Les Frères des Écoles chrétiennes continuaient à faire fonctionner le Pensionnat Saint Joseph qui incluait les classes du primaire à la terminale. J’y effectuais deux années où j’appris très vite ; des frères assuraient l’enseignement. Nous allions de la caserne des Tagarins où nous vivions reclus à l’école d’El Biar dans des bus avec des soldats à bord.

Vue de Laguiole et de son église-fort

En mai 1964 je rejoignis l’école communale de Laguiole, en hauteur près du fort-église. Le chemin pour y parvenir était escarpé, glissant en hiver. Mme Broncy était notre institutrice. Il y avait deux salles de classe et les niveaux étaient mêlés, la cour terreuse accueillait tous nos jeux. Mes condisciples étaient les fils des paysans et des commerçants d’un village qui vivait du marché des bovins et du fromage. De ces années je ne retiens rien d’autre que les jeux avec les hannetons, les parties de pêche ou les promenades sur l’Aubrac. La vie était rythmée par les saisons, les transhumances et les grandes foires. Nous vivions un enfance proche de celle décrite par Marcel Pagnol. Je suivais le chemin de l’école sans difficulté avec des camarades aussi heureux que moi.

A.P. Laguiole 1965
L’école communale des garçons de Lisle-sur-Tarn

En 1966 nous descendîmes dans la plaine, à Lisle-sur-Tarn. En quittant la moyenne montagne pour une plaine de viticulture nous n’abandonnions pas le monde paysan mais on se rapprochait de plus grandes villes. A l’école du village trois instituteurs encadraient les six niveaux : CP et CE1, CE2 et CM1, CM2 et fin d’études. J’avais quitté Alger avec deux ans d’avance mais l’administration me rétrograda et j’entrais en 1966 en CM1. Là les instituteurs étaient taillés à l’ancienne. M. Aymes avait une baguette de jonc pour frapper les mollets des élèves farceurs, récalcitrants ou tout simplement pas sérieux. Les devoirs étaient être faits, les leçons apprises et récitées au tableau, les cahiers bien tenus. On écrivait à la plume et les encriers, les buvards organisaient nos tables. Un tiroir accueillait nos effets. Je pense que nous continuions d’apprendre comme cela avait été le cas depuis les années trente. Nous portions tous une blouse. On se mettait en rang au son de la cloche qui interrompait nos jeux dans une grande cour que surveillaient MM. Aymes, Laganthe et Vidal. Ce que je connaissais des instituteurs faisait apparaître une grande proximité entre eux et nos parents. Enfants de paysans de ce département du Tarn, de Lacaune ou de l’Albigeois, ils allaient à la chasse, vendangeaient, jardinaient, chassaient, aimaient le rugby. Cependant ils avaient un statut social respecté et leur autorité n’était pas contestée. S’ils demandaient à voir les parents d’un enfant turbulent celui-ci savait qu’il recevrait une punition familiale complémentaire. Jamais je n’ai entendu parler, parmi nous de troubles psychologiques ou de dyslexie. Certes des camarades étaient plus lents mais globalement en fin d’année nous arrivions tous pratiquement au même point dans les exercices de calcul, de dictée ou de mémorisation. Ce qui nous distinguait en CM2 c’était nos capacités à faire face aux exercices de rédaction libre, de logique et de géométrie. Il y avait un classement mais plus de prix. Ce classement n’avait pas de conséquence sur notre vie collective de gamins.

Les origines des élèves étaient très variées : des enfants d’Italiens chassés par la misère et le fascisme, d’Espagnols fuyant le franquisme, de Pieds Noirs et bien sûr des populations du cru. Tout le monde parlait français même ceux dont les parents parlaient encore italien ou espagnol entre eux. Les bagarres étaient fréquentes, interrompues par les maîtres qui calmaient nos ardeurs à coups de pieds dans les fesses ou, plus rarement, de gifles bien senties.
Tout le monde se posait déjà la question de la suite après le CM2, on restait pour le certificat d’études et ensuite un CAP en apprentissage, ou alors on rejoignait le collège d’enseignement général de Rabastens pour une formation professionnelle, ou enfin on rejoignait le lycée de Gaillac en classe de sixième pour aller au baccalauréat. La classe de fin d’études passa au CEG. La réforme des cycles était en cours avec la séparation des deux cycles du secondaire entre le collège d’enseignement secondaire et le lycée. Le concours d’entrée en sixième venait de disparaître mais on nous fit passer une batterie de tests en CM1 et CM2 pour apprécier nos compétences. Le baccalauréat n’était encore obtenu en 1970 que par une petite part d’une classe d’âge.
Fils de gendarme et de retour d’Algérie je fis l’objet de ricanements et de propos désobligeants jusqu’au jour où je fermais le clapet d’un moqueur à coups de poings. Les instituteurs veillaient aussi à ce que les plus grands en fin d’études n’embêtent pas les plus jeunes.
Mais cette école donnait encore des cours de morale, on apprenait la Marseillaise et le Chant des Partisans. On participait aux cérémonies du 11 novembre et du 8 mai. Dans nos jeux, à la sortie des classes, sur la promenade, on reprenait souvent des accents guerriers, parfois les Indiens et les cowboys bien souvent les Français contre les Boches !

Je pense que c’est alors que se forgea le plus profondément mon éducation. Je me souviens des exercices de dessins de pommes reinettes au crayon de couleur, de frises géométriques, de chants et de récitations.

Le parcours au lycée que je décris dans un autre article sur ma vocation de professeur confirma la solidité de ce soubassement pour me conduire aux titres, grades et fonctions actuels. Alors oui l’école républicaine a bien fonctionné.

Cours moyen 1ère année, avec M. Aymes (1967)
Les élèves de CM1