Désordres 2015

Du mercredi 7 au vendredi 9 janvier 2015 nous fûmes tous abasourdis par les assassinats de des journalistes de Charlie Hebdo et des clients d’une supérette casher à Paris. Au Maroc aussi l’action de ces islamistes fanatiques fut condamnée. La Sécurité intérieure déploya tous ses moyens autour des implantations françaises. Et le samedi soir on se retrouva une soixantaine de Tangérois de souche et d’adoption pour un hommage silencieux aux victimes devant le consulat général de France, à côté de la galerie Delacroix.
C’est dans ce contexte que nous préparions, avec l’excellent galeriste Olivier Conil, une exposition dont le logo même s’inspirait du graphisme de Charlie Hebdo.L’invitation noire et blanche comme un faire-part tait arrivée début janvier.
Pour ma dernière année à Tanger je souhaitais réunir un collectif d’artistes marocains peu conformistes et critiques sous un intitulé qui leur laissait beaucoup de libertés. Malgré les pressions de la consule générale je maintins, avec le soutien du service culturel, le vernissage de l’exposition le vendredi 16 janvier. Ce fut tendu mais sans incident.Mon discours s’éloigna grandement du texte ci-dessous.

Simohammed Fettaka, Omar Mafoudi, AP, Najat Algandouzi, Olivier Conil, Abdel-Mocine Nakari, Saïd Hafifi

Voir le récit des préparatifs de l’exposition jusqu’au vernissage de DÉSORDRES. Vidéo 1 d’Abdelmocine Nakari (3’12"")

Visite de l’exposition DÉSORDRES. Vidéo 2 d’Abdelmocine Nakari (7’15")

DÉSORDRES

« Il existe des esprits schématiques, tels ceux qui tiennent une constellation de pensées pour la plus vraie dès lors qu’elle peut être inscrite dans des schémas ou des tables de catégories préétablis. Les exemples qui, dans ce domaine, témoignent qu’on s’y abuse soi-même sont innombrables : c’est le cas de presque tous les grands ‘systèmes’. Mais le préjugé fondamental est que l’ordre, la clarté, tout ce qui est systématique soit nécessairement inhérent à l’essence vraie des choses ; et qu’à l’inverse ce qui est désordonné, chaotique, imprévisible n’apparaisse qu’au sein d’un monde de fausseté ou reconnu comme inachevé – bref, soit une erreur : ce qui témoigne d’un préjugé moral, dérivé de cette réalité que l’homme digne de confiance et attaché à la vérité est un homme d’ordre et de principe, en somme quelqu’un qui s’efforce d’être quelque chose de prévisible et de pédant. Or on ne saurait jamais démontrer que l’essence des choses obéisse à cette recette pour fonctionnaire modèle. » (Nietzsche, « Fragment 23 [135] », in Œuvres philosophiques complètes, Humain trop humain & Fragments posthumes (1876-1878), Paris, Gallimard, 1968, p. 473).

Tanger vient d’accueillir l’édition 2014 du forum MEDays, ce Davos d’Afrique du Nord, où un aéropage de politiques connus a eu à répondre à la question « Quel ordre dans le chaos ? » ; leur réflexion a porté sur le nouvel ordre énergétique mondial et les défis politiques et économiques de l’Afrique émergente. Nous, nous accueillons à la galerie Delacroix cinq jeunes artistes marocains réunis sous la bannière des « Désordres » !

I. La fin des illusions de la modernité
Depuis le XVIIIème siècle s’était répandue la croyance positiviste en la toute-puissance d’une raison capable de transformer l’espace, la société et l’homme lui-même pour établir une forme d’ordre universel. La physique contemporaine a ensuite établi pour sa part des théories incluant le désordre comme un élément constitutif et a écarté les conceptions déterministes. La deuxième guerre mondiale, les totalitarismes, les génocides et l’usage de l’arme nucléaire ont sapé l’élan vers la modernité et cet optimisme.
On manifeste cependant toujours beaucoup dans le monde pour contester voire renverser des ordres politiques et économiques jugés responsables d’injustices, de misère voire de changement climatique. Le désordre de la rue se fonde toujours sur une aspiration à un ordre plus juste et raisonnable. On a même vu des manifestations en France remettre en cause des lois jugées contraires à l’ordre naturel du mariage ou de la procréation. De la même façon les « forces de l’ordre » rappellent l’écart entre l’ordre juste réclamé et l’ordre imposé. Enfin jamais autant qu’aujourd’hui, dans les pays les plus développés, l’anarchisme ne paraît avoir eu plus d’influence depuis son éclosion à la fin du XIXème siècle ! On parle aujourd’hui même de chaos, reprenant l’expression grecque qui correspondait à une cosmologie où l’univers naît du chaos mais renvoie aussi à la conception religieuse où dieu crée le monde à partir de ce chaos. Un nouvel ordre mondial serait-il à réinventer ?

II. L’artiste en éclaireur et en shaman

Des réunions très médiatisées comme celles du forum MEDays reviennent sur ce débat sans obligatoirement mesurer ce que ces notions portent d’histoire et d’ambiguïté.
Qu’est-ce que l’artiste aurait-il donc à apporter dans ces débats ? Nietzsche l’a parfaitement pressenti et expliqué.
« Ni l’ordre ni la clarté ne sont l’indice du vrai : c’est là un préjugé moral de « fonctionnaire ». L’opposition ordre/désordre est décrite par Nietzsche comme l’antagonisme dynamique de deux « tendances » (il parle également de forces ou d’instincts) contraires, constitutives de l’homme : d’une part, la force apollinienne, tendance vers l’ordre et l’harmonie, qui est dans le même temps tendance vers la dispersion infinie de la nature en individus (variété infinie des apparences) et constitue le niveau de l’apparence, et d’autre part la force dionysienne ou dionysiaque, celle du fonds, tendance vers l’ivresse et la perte des limites, qui est dans le même temps une force de concentration, conduisant l’individu à se disloquer dans l’Unité primordiale. Le clivage dynamique entre ces deux tendances constitue l’essence même de l’art, et en particulier de la tragédie, puisant au cœur de l’expérience . » (in lesmardisdelaphilo.be/images/doc/Notes24_09_13.doc)

Dans la Naissance de la tragédie, Nietzsche a analysé l’étroite et nécessaire interdépendance entre les forces apparemment contradictoires de la mesure et de la démesure, de l’ordre et du désordre, de la raison et des passions. Les jeunes artistes tangérois réunis ici ont en commun de travailler sur la relation de l’art au corps et à la « nature », d’avoir une conscience aiguë des contradictions de leur environnement et de suivre les débats intellectuels et politiques de ce temps. Ils donnent à voir des créations qui, en s’appuyant sur tous les supports disponibles, de l’installation-vidéo à la peinture, de la sculpture à la photographie en passant par le fusain, nous interrogent sur les désordres du monde, de la société, des corps sans imposer une promesse d’ordre. Nos artistes en tant que « voyants » sont des éclaireurs critiques.

Mais dans une certaine mesure ils s’inscrivent aussi dans le cadre très judicieux fixé par l’exposition du Musée du Quai Branly en 2012 « Les maîtres du désordre » . Cette exposition, dans un établissement particulier, dédié aux arts non occidentaux, soulignait que « dans la plupart des cultures, des traditions mettent en scène des forces contraires qui se disputent le monde en un combat nécessaire et sans fin. Tout ordre, y compris l’ordre divin, est fondamentalement imparfait, limité, menacé d’implosion. Cette conscience du désordre semble être commune à toute civilisation et les forces perturbatrices, nécessaires à l’équilibre de l’univers et à sa continuité l’exposition analyse la notion de désordre à travers les différents modes de négociations mis en place pour le contenir, elle s’intéresse aux figures du désordre, inscrites au panthéon de nos croyances et des cultures, de Dionysos à Seth Typhon, et aux techniciens, chamanes et autres intercesseurs ici appelés « maîtres du désordre », chargés des négociations avec les forces du chaos. Dans ce compromis permanent entre turbulence et raison, les rites sont le mode privilégié de négociation avec les puissances qui gouvernent les sociétés humaines. Parallèlement à ces rituels sacrés, les fêtes, bacchanales, carnavals ou fêtes des fous semblent être l’autre moyen, profane, qui autorise le déchaînement des pulsions transgressives. » Des artistes contemporains « occidentaux » avaient été invités, tels Annette Messager, Jean-Michel Albelorola ou Thomas Hirschhorn. En effet ne sont-ils pas les intercesseurs, les shamans de notre temps ? « Leur maîtrise des forces permet aux « maîtres du désordre » de guérir et donc d’exorciser, de protéger, d’enchanter ou de désenchanter, de prédire ou de décrire les troubles à l’origine des infortunes mais, dans tous les cas, leur rôle est de rétablir les déséquilibres cosmiques à l’origine des désordres écologiques, psychologiques ou humains. »

L’exposition à l’IMA à Paris.

III. Une jeune scène marocaine en ébullition

Deux expositions, celle du Musée Mohamed VI à Rabat et celle de l’Institut du Monde Arabe à Paris permettent de saisir des éclats de l’effervescence artistique du Maroc. Nous retrouvons dans l’exposition à Delacroix Simohammed Fattaka, Saïd Hafifi, Mohssin Harraki -qui y sont représentés -et Omar Mafoudi, Abdel-Mohcine Nakari. Il ne s’agit donc pas de dupliquer mais poursuivre cette exploration des créations contemporaines en réunissant les œuvres d’amis dont les parcours passent par Tanger, qu’ils soient de Casablanca, d’Asylah, anciens de Tétouan ou nés dans la ville du détroit. Cette ville a vu passer la Beat Generation - Gysin a été exposé ici même en 2013-, mais aussi Francis Bacon. Melehi y témoigne toujours de la vitalité d’un courant lancé en 1958. Ces jeunes hommes, tous passés par Tanger, y sont témoins et acteurs. Leurs parcours témoignent de leur force.

Le vernissage de "Désordres"
"Ordinateur" de Simohammed Fetaka avec visiteur

Simohammed Fettaka : Né en 1981, Simohammed Fettaka est un artiste multidisciplinaire vivant et travaillant entre Paris et Tanger. Après l’université d’été à La Fémis (Paris), il a produit des documentaires ainsi que des vidéos expérimentales. Il a fondé le festival de cinéma Cinema Nachia à Tanger. Porté avant tout vers le film, son travail couvre également d’autres formes artistiques telles que la photographie, l’installation et la création sonore. Son interprétation personnelle des représentations graphiques est basée sur la mémoire collective. Il cherche à mettre en question l’esthétique politique et la construction du réel autour d’images iconiques.
 Plus récemment, Simohammed Fettaka a participé à la Saison artistique et citoyenne Daba Maroc, ainsi qu’à la Biennale de Marrakech en présentant une sculpture en armure intitulée « Zobra » (en Arabe, morceau de métal, pouvoir) qu’il porte lors d’une vidéo-performance dans les rues de Marrakech. Il a suivi cet hiver le Master "Arts et Politique" de Bruno Latour à Sciences Po Paris. Il est exposé au Musée Mohamed VI de Rabat.

Saïd Hafifi

Saïd Hafifi : Né en 1983 à Casablanca, Saïd Hafifi a résidé et travaillé à Tétouan et sort d’une résidence à Tanger. Il est lauréat de l’institut national des beaux-arts de Tétouan en 2008. Son oeuvre évolue librement entre de multiples médiums : installations interactives, photographie ou encore vidéo. Il aspire à explorer les possibilités ouvertes par les nouvelles technologies. La question de l’architecture post-dramatique est centrale dans sa démarche artistique. Chose qui l’a poussé à tenter de décoder le monde à partir de son propre monde sans que l’influence des autres y soit bannie. « Est-ce que la réalité perçue par mes sens est bien celle du monde tel qu’il est ? Quelle est la place de l’imagination dans la façon dont j’interprète la réalité ? Comment se fait-il que certains soient devenus les maîtres de nos doutes et jouent avec nos craintes et conditionnent nos comportements en maîtrisant nos interrogations ? » . Il est exposé au Musée Mohamed VI de Rabat et à l’IMA à Paris.

Généalogies de M. Haraki, montage de S. Fetaka et vidéo de S. Hafifi
Harraki, Essai de généalogie.

Mohssin Harraki : Né en 1981 Assilah, Maroc, vit et travaille entre Paris et Assilah. Il travaille avec le dessin, la vidéo, l’installation, la photographie et la performance, comme autant de moyens de questionner des enjeux sociaux et politiques forts. L’artiste interroge aussi bien la construction culturelle, que les conséquences post-coloniales et les imaginaires collectifs. Il s’intéresse à l’histoire culturelle et politique du Maroc depuis la proclamation de l’Indépendance, et à des thèmes comme la généalogie et la transmission du pouvoir, la naissance de l’idéologie nationaliste et la formation de la conscience collective.
 L’artiste procède en général par dialogue, que ce soit avec ses pairs, artistes, ou avec des gens qu’il rencontre dans la rue, comme lors de son intervention « Jeûne » en 2011 à Toulon. Dans ses installations, il explore également les thématiques du livre et de l’écrit, qu’il détourne de leurs usages traditionnels. De manière globale, tous les projets de l’artiste visent à explorer les mécanismes de construction culturelle et de constitution de la mémoire et de l’imaginaire collectif.
Il est exposé au Musée Mohamed VI de Rabat.

O.Mafoudi, "Forces de l’ordre"

Omar Mafoudi : Né en 1981 à Tanger, Omar Mafoudi vit et travaille à Tanger. Après un baccalauréat d’arts plastiques, il s’adonne complètement à la peinture, à la recherche d’une expression propre qui le libère des tabous qui l’assaillent, lui et toute sa génération, et de la société marocaine qu’il provoque aussi pour mieux y affirmer son identité. Livrant avec une rare honnêteté sa vision des multiples paradoxes de la société contemporaine, il appartient à cette génération d’artistes qui se réapproprie une liberté d’expression et de mouvement, laissant de côté les chemins prudents de l’autocensure.

"Pudeur" de A-M. Nakariavec visiteur

Abdel-Mohcine Nakari : Né en 1974, vit et travaille à Tanger.
 Jeune tangérois de souche, "enfant de la Medina" comme il aime à se définir, Abdel-Mohcine Nakari se veut le témoin méticuleux des métamorphoses que subit sa ville. Photographe et vidéaste, il développe à travers ses séquences répétitives une angoisse, une inquiétude qui place l’homme au centre d’une problématique grave : comment dans un environnement désincarné peut-on exister, s’épanouir ? 
En arpenteur obstiné, Abdel-Mohcine Nakari ne se contente nullement d’être le spectateur passif des changements de son époque, il répertorie consciencieusement les facettes de la société pour en dégager une identité aux multiples détours, jouant à l’infini avec les montages de ses photographies pour imaginer d’autres possibilités. Il émane de son travail une beauté indéfinie, aux accents d’une avant-garde très poétique. La veine d’une nouvelle vague…

A-M.Nakari, "Pudeur". Montage de ce qu’il est licite de montrer au-dessus de la taille et au-dessous des cuisses.

Voir en ligne : l’exposition "les maîtres du désordre" (Paris, 2012)