La promotion des jazzmen français en Rhénanie du Nord-Westphalie

- Markus Lupertz _ Affiche Jazz Rally 2002
NOTE RÉDIGÉE À LA FIN DE LA MISSION 1997-2001
INTRODUCTION :
La coopération culturelle de la France avec l’Allemagne en matière musicale est confrontée, encore ce jour, à des difficultés liées à des habitudes, des représentations du public, des modes d’organisation bien distincts pour ne pas dire divergents dans les deux pays. Ce qui pourrait être dit en matière de musique baroque ou classique est moins vrai en matière de création contemporaine mais reste pertinent pour le jazz. La musique populaire a pour sa part connu une formidable reconnaissance de la part du public au cours de ces dernières années. Le rap, le hip-hop, une chanson à texte renouvelée l’ont favorisée tout autant que le travail de fond de notre Bureau Musique de Mayence.
Le jazz, musique afro-américaine d’abord et surtout improvisée, a non seulement trouvé en Europe un public attentif mais elle y a aussi fait école. Loin d’être seulement de bons imitateurs, les musiciens du Vieux Continent ont apporté leur touche. Musique de métissage, fondée bien souvent sur des mariages ou des naissances transatlantiques, que l’on pense par exemple au saxophoniste Barney Willen, aux pianistes Jacky Terrasson ou Laurent de Wilde, le jazz connaît en France, sur le plan de la création, un essor remarquable. La scène parisienne a connu une mutation rapide voyant passer les clubs importants de la rive gauche à la rive droite, tandis que les festivals se multipliaient pour couvrir un champ très large de musiques innovantes et originales (Calvi, Marciac, Colmar).
I. Une perception biaisée du jazz français en Allemagne et le rôle d’un Institut Français
A. Promouvoir la richesse de la création française
Que vient donc faire un Institut Français sur le terrain du jazz si, par définition, le jazz n’est pas une musique européenne et donc a fortiori n’est pas une musique „française“ ?
En fait un Institut Français se veut lieu de rencontre et d’échange entre la culture du pays où il est installé et la culture française au sens le plus large du terme. Rencontres et échanges entre philosophes, poètes, dramaturges, musiciens des deux pays, mais aussi entre eux et un public que l’on voudrait toujours plus large.
Avec le jazz nous avons affaire à un domaine artistique dont la première caractéristique est l’échange permanent. La recherche de nouvelles couleurs, de nouveaux timbres sont aussi bien présents dans „Euro-asian Eclipse“ de Duke Ellington que lorsque Max Roach s’aventure dans les orchestrations classiques. Dès la première guerre mondiale, l’Europe a découvert cette musique pour l’incorporer à des compositions plus savantes ou pour l’imiter.
En France, après 1945, certaines nuances originales furent introduites par Django Reinhardt ou Stéphane Grapelli, un son gipsy. Mais ce qui fut le plus notable fut le nombre de tournées, voire d’installations de musiciens américains en Europe Occidentale. L’Europe se mit alors vraiment à l’école américaine. Que l’on pense au parcours d´Alexander Schlippenbach, de Manfred Schoof ou d’Albert Mangelsdorff en Allemagne ou à celui de Martial Solal ou de Michel Portal en France. Les Européens ont même pris des initiatives propres, comme l’European Rythm Machine après 1968 ou l’Orchestre franco-allemand après 1982. Les musiciens jouent souvent ensemble. Mangelsdorff avec Portal, Texier avec Hagel.
Mais où en est-on aujourd’hui ? Faut-il croire „Jazz Thing“ de novembre 1999 qui annonce que la scène française serait sursubventionnée et autistique [1] ? (Annexe n° 2.10)

- Les pianistes sélectionnés par Blue Note en 1996
Un témoignage seulement pour clore ce mauvais débat. Quand, en 1996, Blue Note a publié un disque de compilation „Blue Ivory, a modern piano dynasty“ qui présentait ses six pianistes de référence, deux avaient des origines françaises aux côtés de Horace Silver, de Th. Monk, de H. Hancock et de Bud Powell : Michel Petrucciani et Jacky Terrasson. Ce dernier est fils d’un musicien américain et d’une Française, pur exemple de ces rencontres entre la vieille Europe et l’Amérique ; M. Petrucciani, lui était issu d´une famille de musiciens française. Pour sa part, Laurent de Wilde formé aux Etats-Unis, est un ancien normalien, agrégé, il vit à Paris et a un contrat chez Sony. Les exemples sont innombrables.
B. Une perception biaisée et incomplète
Le public de jazz allemand est d’abord masculin, citadin avec une forte connotation intellectuelle. Il n’y pas de chaîne de radio allemande qui en diffuserait autant que France Musique, France Culture, ou à Paris, FIP, Paris Jazz. WDR 3, Radio 5 ont des émissions de jazz mais tardives et limitées. Les amateurs de Rhénanie écoutent les émetteurs belges ou néerlandais. Le jazz en Allemagne est en l´objet d´une perception très ambivalente.
Nous partirons de notre expérience en Rhénanie du Nord-Westphalie. Il y a d’une part un goût invétéré pour le dixieland, un attachement populaire à un "revival" qui font des "Haricots rouges" le groupe français de référence. D’autre part les célébrités internationales comme Wynton Marsalis ou Cassandra Wilson portées par les médias qui donnent des concerts devant des salles combles. Le festival de Leverkusen, celui de Viersen, se tournent prioritairement vers ces valeurs sûres. Enfin il faut noter une fascination sans plus d’équivalent en France pour un "free" métaphysique goûté par des survivants des années soixante-dix et quelques jeunes héritiers.
De surcroît, beaucoup plus qu’en France, le goût pour la musique ethnique, la "world music" génère ici des confusions. Ce qui est à la mode, ce qui obtient le meilleur accueil des chaînes musicales, telles Viva ou MTV, porte indistinctement ce label. Le public jeune qui se déplace au Festival de Moers a droit à un cocktail de genres où le jazz joue un rôle mineur relativement à des musiques pour lesquelles la note bleue, le swing ne sont pas essentiels.
Si l’on récapitule, ce qui du jazz français est passé ici est ou bien l’accent musette façon Galliano, ou bien les accents orientaux de Garcia-Fons, le "multi-Kulti" illustré par Nguyen Lê et ses amis maghrébins. Louis Sclavis, Michel Portal ont aussi leurs fans pour autant qu’ils satisfont cette soif de dépaysement. Ces grands professionnels ne réussissent pas à drainer pour leurs concerts, de manière régulière, un public comparable à celui qu’ils trouvent ailleurs. Le Festival de Moers les fit venir devant un public conquis mais nos concerts au centre culturel de Remscheid furent des flops. Même si les ventes de disques, comme le rapportait P. Weil, agent de la maison de disques Label bleu", sont satisfaisantes. En fait, est ici grandement méconnue la diagonale New-York/Paris qui aujourd’hui est d’une grande vitalité. Paris, la France des festivals jouent un rôle central sur la scène internationale du jazz. De nombreux jeunes artistes français font leurs classes outre-atlantique (comme le guitariste Jérôme Barde dans les années 80 ou le saxophoniste Pierrick Pedron aujourd’hui). La fonction de Paris comme métropole, lieu de création et d’innovation en matière de jazz, est indiscutablement plus assez reconnue en Allemagne.
L’analyse des concerts en NRW pour l’année 1998 permettait de voir le rôle important joué par les festivals et la faiblesse de la culture du club de jazz (cf. note en annexe). De surcroît, elle faisait apparaître la difficulté des programmateurs et la faible représentation des artistes français relativement à leur importance en Europe.

- Jazz Rally Dusseldorf
II. Une action de promotion ciblée :
Pour faire connaître la force de la création française, nous avons d’abord voulu expérimenter, sur une petite échelle, deux types de coopération : l’une avec un festival, l’autre avec un club, les deux à Düsseldorf.
A. un événément médiatisé : le Jazz Rally, festival de jazz à Düsseldorf
Les responsables de la Foire de Düsseldorf (la Messe), les entreprises de la ville, la Municipalité elle-même soutiennent de manière très active tout ce qui permet de valoriser l’image de la capitale régionale. Depuis huit ans, un Festival de Jazz, un week-end de juin, joue ce rôle. Nous avons en 1998 et 1999 proposé des groupes français et avec un investissement limité (3000 DM), l’essentiel des frais, des gages à l’hébergement de deux puis trois groupes étant pris en charge par les organisateurs locaux, nous ont donné une forte visibilité dans la ville. Ce Festival manquait de reconnaissance jusqu’à 1999, l’internationalisation de sa programmation, l’importance de l’affluence ont assis sa notoriété. Malheureusement la Messe, confrontée à des difficultés internes, redéfinit en ce début 2000 tous ses objectifs. Et les projets sont pour l’heure suspendus. La preuve a cependant été faite avec Oxyde de Cuivre en 98 et 99, Nguyen Lê en 98, le trio Biguine Réflections d’Alain Jean-Marie, le Quartett de Pierrick Pedron en 99, que ces groupes pouvaient réunir des publics diversifiés et nombreux.

- Oxyde de Cuivre -Jazz band de rue
Plusieurs milliers pour Oxyde de Cuivre devenu la mascotte du festival, plusieurs centaines pour les autres. De surcroît le rôle de l’Institut Français a pu être reconnu et nous permettre de passer à la deuxième opération. Le Jazz Rally vient de nous demander de lui proposer des musiciens dont il assurera la prise ne charge. Pour l´heure, Oxyde de Cuivre assurera la partie „Musique de rue„. Le Trio Romano, Sclavis, Texier donnerait un concert en salle le 2 juillet 2000.

- La salle de la Vieille Forge - La Alte Schmiede
B. La "rue des Lombards" à Düsseldorf
Jusqu’à 1999 les concerts de jazz financés par l’Institut Français étaient organisés dans une salle polyvalente municipale sympathique mais très excentrée et sans politique de relations publiques (Freizeitstätte Garath). Des échecs étonnants y furent enregistrés (Truffaz, Galliano ou Portal pour à chaque fois 60 à 80 personnes).
Après quelques tatonnements dans d’autres lieux, il est apparu que le club de la Alte Schmiede pourrait être la meilleure plate-forme pour tester notre projet : faire connaître la scène parisienne en invitant des musiciens français qui se produisent régulièrement dans les clubs de la rue des Lombards. Forts de l’expérience du Jazz Rally, nous avons convaincu les responsables de cette salle, installée dans un quartier d’artistes et d’étudiants, qu’il serait opportun d’adopter ce concept avec un rythme bimensuel. Les principes d’une convention-type furent adoptés : l’Institut Français prend en charge cachet et voyage, la Alte Schmiede, association à but non lucratif financée par la Ville, prend en charge la salle, la technique, l’hébergement, les repas, les déplacements sur place. Les bénéfices, au-delà d’un plancher de 650 DM, sont répartis entre les partenaires (70% pour l’Institut). Les relations avec la presse sont menées de façon conjointe. Les journalistes furent conviés à une conférence dont l’écho fut remarquable.
Pour assurer la continuité et faciliter le travail de promotion, les artistes invités en juin furent réinvités. Alain Jean-Marie intervint le 17 décembre 1999 cette fois-ci en solo, une gageure, alors qu’il venait de recevoir le Prix Boris Vian de l’Académie du Jazz (meilleur disque français de jazz de l’année) : le succès fut important près de cent-cinquante personnes (un retour de 950 DM pour une mise initiale de 2000 DM).

- Le premier disque de Pierrick Pedron en 2000

- La belle équipe du quartett de Pierrick Pedron
Le 14 janvier le Quartett de Pierrick Pedron, inconnu en Allemagne, qui n’a pas produit un seul CD mais qui réunit de jeunes musiciens très prometteurs a attiré près de cent-soixante-dix personnes. Le prix des billets étant de moitié inférieur à celui du concert de décembre, les recettes qui nous sont revenues se sont élevées à 750 DM pour une mise initiale de 3000 DM.
Le public se fidélise, il vient en confiance. Ces concerts donnent une plus grande visibilité auprès des jeunes, des artistes de la ville. Cela complète par exemple nos actions en faveur de la poésie. La Municipalité est heureuse de voir soutenue une de ses initiatives.
Baptiste Trotignon eut un tel succès qu’il fut invité à plusieurs reprises. J’organisais sont premier concert "Solo".

- Premier disque solo de Baptiste Trotignon
Alain Jean-Marie vint en trio puis en solo, ce ne furent que des salles combles !

- Alain Jean-Marie en trio
CONCLUSION ET PERSPECTIVES :
Le travail de presse préalable a porté ses fruits comme une coopération soutenue avec les principaux responsables de la scène de jazz locale. Notre crédibilité est ensuite venue de la qualité artistique des groupes français. Le choix est grand et les tarifs souvent bas.
Le prochain concert sera franco-germano-polonais avec des guitaristes des trois pays en collaboration avec l’Institut Polonais (le 10 mars). En mai, un jeune trio sera présenté. En octobre et décembre deux concerts son prévus.
Le Jazz Rally accueillera deux groupes en juin prochain (du 30 juin au 2 juillet).
Des contacts sont pris pour inviter des journalistes spécialisés et tenter d’exporter cette idée vers Cologne, Münster ou Essen. Notre projet a surtout été retenu par le Landschaftverband - NRW lors de sa dernière réunion à Cologne le 30 janvier. Des groupes français seront invités lors de la prochaine série de concerts pris en charge par cette association régionale soucieuse de soutenir la politique culturelle : Jazz Stream en novembre prochain. Des concerts seront ainsi financés à hauteur de 8000 DM par soirée à Duisburg, Cologne, Bonn et Düsseldorf (à la Alte Schmiede). En tout, trois séries de concerts de grande dimension avec une opération de publicité d’importance.
Ainsi sans que nos finances soient particulièrement mises à contribution, nous participons à la sélection des groupes et à leur invitation pour des manifestations de plus en plus importantes.

- Martial Solal, comme un écho du concert au musée.
La cerise sur le gâteau fut la démarche de la Ville d’Aix-la-Chapelle via Peter Weiss, excellent batteur et programmateur. Alors qu’Oscar Peterson, lauréat du Prix Unesco de la Musique de la Ville, déclinait l’offre d’y donner un concert, il me revint de proposer un grand pianiste français. Ce fut Martial Solal ! Il se produisit dans une sorte d’amphithéâtre au Musée Ludwig, au milieu de grandes toiles de Keith Hering ! J’avais la main sur tout sans limite budgétaire. Nous dégustâmes Martial Solal, son agent et moi-même un civet de cerf accompagné d’un grand Gevrey-Chambertin dans le meilleur restaurant d’Aix-la-Chapelle.

- Keith Haring
[1] Trois revues spécialisées rendent compte en Allemagne de l’actualité du jazz Jazz Podium, Jazzthetic, Jazz Thing. Elles offrent une couverture assez partielle de la création française.

