Chistera - Marie-Hélène Delemolle

- Invitation. Encre. (1)

- Invitation, texte.

- Invitation. Encre (2)
Discours d’ouverture, le 5 octobre 1999
Good heavens !
Grands Dieux !
Ciel !
Ma bonne dame, mon bon monsieur, tout fout le camp.
Y-a-plus de religion !
Y-a-plus d’art !
Mais où est-donc passé l’art ?
L’art manifestation du sacré, consécration de l’élan religieux. L’artiste en saint, en martyr. Fra Angelico sûrement, Rembrandt peut-être, mais Basquiat ?
Allez donc voir Madona, celle-là même qui revendique les excès de la chair en madone polychrome à la Kunsthalle. Faute de repère établi entre le sacré et le
profane, le sacré paraît avoir disparu.

- Affiche de la Kunsthalle
Pourtant les manifestations collectives d’une exaltation, d’une ferveur irrationnelle ne manquent pas. Les stades, cathédrales du foot ou du rock, accueillent des foules en transes. Même si tout cela est transformé en valeur marchande, nous pouvons y voir les formes modernes des pélerinages, des messes. Il n’y manque ni souffrance ni même une certaine union mystique. Pensons à ces beaux empilements de mâles joueurs après un but ...
S’il y a du sacré dans le sport, dans le jeu -pensons à Leiris, Bataille ou à Caillois- n’y aurait-il pas des voies menant du sport à l’art ?
Bayer avaient organisé l’an passé à Leverkusen une exposition sur le thème du football. Nous avions tenté dans les Instituts français de montrer les liens entre
littérature française et sports. En tant qu’attaché de coopération pour le français et directeur adjoint de cette maison j’y ai consacré beaucoup d’énergie.
En 1999 la Kunsthalle de Düsseldorf organise Heaven et donne une autre dimension à un débat sans fin.
Modestement ici l’Institut français voudrait apporter sa contribution en présentant „Chistera“ de Marie-Hélène Delemolle.
Ce qui est en jeu c’est le remarquable travail d’une artiste et tout ce que je pourrais dire n’a qu’une valeur introductive.
Trois axes pour cerner le sujet en réfléchissant aux relations entre la France et le sport, en expliquant ce qui se cache derrière „Chistera“ et enfin en présentant Marie-Hélène Delemolle.
Tout d’abord, il s’agirait de rappeler que la France est une nation sportive. D’ailleurs sa langue ne se réduit pas à l’évocation des „abolis bibelots d’inanité sonores“ elle se rattache aussi à la résurrection des jeux olympiques par Pierre de Coubertin. Le français est langue olympique.
La grand-fête du Mondial 1998 a montré un pays soudain transfiguré par la dramaturgie du football. Le monde entier a participé à cette fête. Que manier le ballon rond puisse être un art les fans de Pelé ou Zidane en sont convaincus.
Revus par Léger ou Nicolas de Staël les footballeurs sont sur les cimaises.
Mais deuxième point, il n’y a pas que le foot. Le deuxième sport national en France c’est le rugby. Victorieuse en 1997 et 1998 de manière éclatante du Tournoi des Cinq nations par deux grands chelems, la France a été battue au printemps 1999. Mais depuis samedi a débuté la Coupe du monde où se rencontrent les deux hémisphères. Les passions sont chauffées à blanc. Les diables rouges de Gallois ont battu les Pumas argentins. Les All Blacks néo-zélandais, les Springbocks sudafricains ou des Wallabies australiens sont donnés favoris. C’est surtout la France du Sud-Ouest entre Biarritz et Narbonne qui va vibrer même si aujourd’hui toutes les grandes villes ont leur équipe.
Héritage d’un jeu celtique pratiqué encore au XIXeme siècle avec des variantes en Irlande et sur le piémont pyrénéen dans la Soule, le rugby naquit officiellement en 1823 au collège du même nom. Il fait s’opposer deux équipes de quinze membres autour d’un ballon ovale aux rebonds imprévisibles mais dont on doit s’emparer pour aller l’aplatir au-delà de la ligne d’essai de l’adversaire. Des règles strictes n’interdisent pas des contacts physiques mais sport très collectif il est fondé sur des combinaisons exigeant un grand contrôle de soi. Pour résumer et simplifier on a souvent dit que le football est un sport de gentlemen pratiqué par des voyous et le rugby un sport de voyous pratiqué par des gentlemen. C’est parce qu’il est un sport de contact qu’il impose un autocontrôle énorme.
En Grande-Bretagne il fut longtemps le sport collectif des universités avant de gagner des milieux plus ouvriers, en France il a gagné les universités puis les milieux ruraux du Sud-Ouest. Seule une approche ethnologique peut rendre justice de ce phénomène. Pour avoir été élevé dans un petit village de la région de Toulouse, je puis dire que le rugby c’est une culture.
Et si la référence aux pelotari basques qui utilisent une chistera pour renvoyer la balle sur les frontons peut brouiller les pistes elle rappelle que ces sports
appartiennent à un mode de vie global, à une sociabilité particulière. Ici la chistera désigne le geste par lequelle on fait une passe vrillée dans son dos.
Tout décrire et analyser serait vain. Disons que dans des sociétés traditionnelles de type patriarcal, le rugby rassemble les jeunes hommes et autour d’eux les anciens puis les femmes. Force, virilité comptent autant que le sens du collectif. Ce sport resté jusqu’à ces dernières années un sport amateur avait gardé au plus haut niveau des attributs extrêmement primitifs. Deux mi-temps, puis la fête : la troisième mi-temps : on chante, on boit, on mange tard dans la nuit.
Culte de l’excès, de la dépense.
Au pays de la corrida, jouer au rugby c’est sacré.
Mais que vient faire une femme chez ces machos, chez ces brutes ?
Marie-Hélène Delemolle a connu le rugby dès son enfance, surtout grâce la télévision. Issue du Sud-Est de la France, elle n’a pas à proprement parlé baigné dans cet univers. Son parcours, hautement significatif pour qui veut promouvoir les passerelles entre la France et l’Allemagne est celui d’une étudiante décidée qui passe de Bourges à Düsseldorf. Elle n’a à aucun moment bénéficié d’une bourse ou d’un programme d’échanges. Elle s’est débrouillée.
Son travail passé l’a conduite d’une réflexion sur les Annonciations de Fra Angelico au rugby. Ce cheminement elle seule pourrait le décrire. Vous pouvez en découvrir ici l’aboutissement, vous pouvez apprécier la diversité des matériaux.
Francis Marmande, chroniqueur de jazz, spécialiste de corrida et de Leiris a écrit à propos du rugby qu’il est
„Hologramme vivant du grand écart [...] entre le massif et l’aérien, entre le poids et l’impondérable, entre la solidité de l’appui et son détachement, entre la fixité d’arbre et l’ondoiement de roseau, entre l’enracinement et la tangente“, l’ensemble provoquant „une insaisissable allégresse“.
Le samedi 16 octobre nous tenterons de faire naître cette „insaisissable allégresse“ à l’occasion d’un match et d’une rencontre entre les joueurs et Marie-Hélène Delemolle.
Alors sport brut, art brut ? le rugby un art total ?
Alexandre PAJON

- Les All Blacks
Peintres toscans et Maoris. Ce n’est pas la première fois que l’artiste, originaire de Cannes, se lance dans une recherche aussi pointue. « J’ai peint des piscines bleues pendant des années lorsque j’étais étudiante à l’école des beaux-arts de Bourges, explique-t-elle. Ensuite, il y a eu la période des scènes de l’Annonciation de la Vierge inspirées des peintres pré-Renaissance toscans. Et maintenant, les All Blacks, ce sont eux qui donnent vie à mes idées. » Comment tombe-t-on « amoureuse » des rugbymen néo-zélandais après avoir été éblouie par la pureté des peintres italiens ? « Une autre façon de sacraliser l’art, répond-elle. Mais j’étais en saturation des Annonciations et je ne pouvais plus peindre quoi que ce soit. Cela a duré un an et demi. » Elle quitte Düsseldorf et le cours du professeur Klaus Rinke, son maître en art abstrait dans la classe duquel elle vient de passer huit années, et se réfugie chez ses parents.
Nous sommes en pleine Coupe du monde 1995. Marie-Hélène Delemolle reste hypnotisée par la télé. Elle redécouvre le jeu et le mythe des All Blacks. « "Tout Noir", cela résonnait déjà comme le titre d’une peinture », dit-elle. Elle enregistre trois cassettes vidéo de matchs des Blacks et rentre en Allemagne. Sa situation précaire l’oblige à faire les trois-huit dans une usine d’aluminium. Le reste du temps, elle est devant la télé à visionner ces rencontres. « Je ne mangeais plus, sauf devant la télé », raconte-t-elle. Pour comprendre le rugby, elle décortique les actions image par image. Cela dure trois mois.
L’incompatibilité des normes vidéo entre la France et l’Allemagne va être le déclencheur d’une toute nouvelle approche de son travail. Les images sont en noir et blanc. La lumière de l’hiver austral allonge interminablement les ombres. C’est le déclic. Elle décrypte les mouvements, qu’elle définit comme des ballets et des combats magnifiques. Elle projette ces images sur le mur et commence à dessiner. La qualité de l’image télé est telle qu’elle ne voit que les tenues, et pas la chair. C’est ce qu’elle va restituer en utilisant le bitume, un « médium » brut, rude et odorant. « Je voulais une couleur qui soit une matière. Par sa plasticité étonnante et sa noirceur chaude et brillante », ajoute Marie-Hélène.
Bière et bitume. Mais, pour l’artiste, le rugby est quelque chose de vivant. En mal de pouvoir « utiliser » directement les joueurs de son équipe mythique, elle se tourne vers les Düsseldorf Dragons, une formation locale. « J’ai commencé à fréquenter les pubs irlandais pour apprendre à boire de la bière et connaître mes limites », dit-elle. Le pack des Dragons accepte de participer au tableau qui lui tient à coeur : une mêlée vivante. Dans la salle d’exposition de l’Académie d’art. « Ils sont restés trois heures et demie. J’ai même organisé une troisième mi-temps avec 50 litres de bière. Ils ont tout bu. Le public était fasciné. Eux l’étaient pour les jolies filles qu’ils faisaient entrer en mêlée. »
Extrait de « Tout noir, cela résonne comme le titre d’une peinture » par Dino Di Meo
publié le 18 novembre 2000, Libération

- Marie-Hélène Delemolle dans son atelier à Wuppertal

- Installation de l’exposition
Nous décidâmes d’organiser une exposition et une nouvelle « performance ». Elle prit possession des murs de notre galerie et elle donna le coup d’envoi d’un vrai match entre notre équipe des Crocolions de Paris et les fameux Dragons. Nous étions accompagnés d’une banda. Vernissage, parade dans la vieille ville et même visionnage d’un match de la Coupe du Monde de rugby !
Ce fut un beau succès et l’occasion de belles rigolades avec mes potes rugbymen. Les Dragons furent surpris par notre vélocité et vaincus.
Par la suite j’accompagnais Marie-Hélène Delemolle dans sa quête d’une résidence d’artiste en Nouvelle-Zélande qu’elle obtint.
Un article de l’AFP en fait état. "All Blacks captured in art", may 2002.

- Discussion avec Philippe Boudot, le capitaine des Crocolions

- La présentation du ballon d’or sacré aux deux équipes

- Le coup d’envoi de Marie-Hélène
