L’arrivée à Tanger (septembre 2011)

PRISE DE FONCTION DU POSTE DE DIRECTEUR
DE L’INSTITUT FRANCAIS DE TANGER-TETOUAN


Après de longues semaines d’incertitudes je fus nommé au Maroc et j’y pris mes fonctions en septembre 2011 soit moins d’un an après tous les mouvements de contestations politiques qui traversèrent de nombreux pays, dont le Maroc, dans ce que l’on a appelé les « Printemps arabes ». Je découvrais alors une ville en pleine mutation alors que le fonctionnement même des instituts français changeait totalement avec la création d’un établissement unique réunissant les douze instituts jusque-là dotés de l’autonomie financière.

Entretien publié dans "Tanger Expérience"

Les lignes qui suivent sont mes notes rédigées en octobre. L’ambassadeur de France était alors Bruno Joubert et le COCAC Bertrand Commelin. De 2012 à 2015, l’ambassadeur fut Charles Fries et Jean-Marc Berthon devint directeur général de l’Institut français du Maroc et COCAC en 2013.

A Tangermed, avec Gibraltar à l’horizon.

Il ne me revient pas ici de faire un exposé sur la complexité du paysage tangérois ou sur l’organisation de l’institut français de Tanger-Tétouan mais de résumer les différentes interrogations et tentatives de réponse que suscitent ces premières semaines sur les rives du détroit.

I. LE CONTEXTE : Un détroit traversé de courants puissants

La région Nord est une zone en pleine mutation. La situation exceptionnelle, sur le plan géopolitique, de Tanger n’a que fort récemment valu à la région les investissements qui s’imposaient. Et, aujourd’hui, plus peut-être que le détroit, c’est la terre ferme qui est traversée par de très puissants courants qui transforment sa démographie, son économie et sa société. Ceci est connu, mais ce qui m’importe c’est de concevoir l’adéquation possible entre notre action de coopération et ce terrain en pleine mutation. L’afflux de nouvelles populations aux portes de la ville, qui compte maintenant plus d’un million d’habitants, l’énormité des aménagements de Tangermed et la croissance de l’emploi industriel, la proximité de l’Europe comme le développement de l’enseignement secondaire et supérieur, les nouvelles formes de consommation culturelle, sans parler du contexte politique, imposent un aggiornamento de l’action de l’institut. L’institut qui représente environ 10% des étudiants et recettes du réseau français au Maroc devrait voir son activité croître et se renouveler de manière significative très rapidement.

La plage de Dalia, à deux pas de Tangermed.

Sur le plan culturel, Tanger ne compte pas vraiment d’opérateurs culturels publics actifs. La délégation du ministère de la culture dispose bien d’un bâtiment superbe avec une galerie d’exposition et du musée de la casbah mais les responsables extrêmement bienveillants et de bonne volonté n’ont pas les moyens de mener une action forte. Le paysage culturel est structuré à la fois par les actions de l’institut Cervantès, de la cinémathèque et bien sûr de notre institut, et, dans le calendrier, par les vingt-cinq festivals qui rythment l’année. Les organisateurs de ces festivals, à de rares exceptions près (Tanjazz/Fondation Lorin), ne sont pas des professionnels et relèvent de la vie associative. Ils sont accompagnés par les instituts culturels français et espagnols ainsi que par les autres partenaires européens depuis Rabat. L’institut français de Tanger est un opérateur central car il accompagne depuis des années pratiquement toutes les initiatives. A la fois conseil, incubateur, lieu d’expérimentation et de diffusion, il bénéficie d’un statut encore extrêmement privilégié.

La création de l’Institut français au Maroc au 1er janvier 2012 entraîne la disparition de l’entité « institut Nord de Tanger-Tétouan ». Sur le plan de l’organisation dans cette région ce ne sera pas sans conséquences. Le principe d’une programmation culturelle par saison, orchestrée au plan national, conforte les points forts des choix de Tanger (salon international des livres et des arts, beaux-arts). La politique de promotion du français et notre offre de cours devrait aussi bénéficier du travail de coordination et de contrôle « qualité » mené dans le réseau.

Un bureau de médecin de famille.

II. LES OUTILS : Une escadre en partie opérationnelle

La gestion de l’établissement ces dernières années laisse un budget équilibré et une structure en bon état de marche. Au fil des ans la flottille du centre culturel devenu institut français s’est enrichie de nouveaux bâtiments.
Le navire-amiral, centre administratif qui accueille des cours et la médiathèque, adossé à l’école Berchet, se délite. Ce « porte-avion » fonctionne mais a triste mine. Le terrain glisse et les murs s’effritent. Les pluies diluviennes ont eu raison d’une construction composite qui n’était pas destinée à durer. Ni la sécurité des services, en fonction des consignes du département, ni la sécurité des personnes, en fonction des critères de viabilité, ne sont assurées. La surface disponible est un atout, la localisation une chance. Nous disposons d’un bel espace mais cette plate-forme d’appui logistique doit donc être reconstruite à terme pour accueillir plus et dans de meilleures conditions notre offre de cours ainsi que le public dans une cour repensée.

L’espace Beckett est un outil exceptionnel. Les travaux ont commencé. Il abrite la seule salle de théâtre du centre-ville (170 places). Mais ne dispose pas de vidéo-projecteur assez puissant, ni de grand écran pour assurer des projections de DVD ou des transmissions Internet ou satellitaires. Ce bâtiment accueille des cours de langue, de théâtre et de danse en français. Sis dans les murs du lycée Régnault, il doit continuer d’être aménagé en fonction de missions plus clairement définies ; la sécurité des locaux et des visiteurs devra être revue (circulation, gardiennage). L’espace est aujourd’hui encore sous-employé, une réflexion architecturale et des travaux limités d’aménagement permettraient de disposer d’un outil au service d’une offre de cours et d’une programmation renouvelées. Il constitue un élément essentiel du dispositif à la façon d’un croiseur dans une escadre.

La galerie Delacroix est le joyau de cette flotte. Une frégate ultra-moderne capable à la fois de servir de vitrine au dialogue des artistes du Nord et du Sud mais aussi de lieu de débats. Équipée de manière professionnelle, elle gère un fonds qui pourrait être considéré comme la réserve d’un petit musée et elle a aussi une dimension commerciale. Une réflexion s’impose sur son statut en relation avec les partenaires. S’il est donc nécessaire de travailler à son rôle dans la flotte, la galerie est cependant déjà pleinement opérationnelle et permet de mener une politique de communication visible pour tout l’institut.

Une annexe méconnue est l’appartement loué par l’institut à un particulier qui permet d’accueillir des écrivains et des artistes en résidence.

Les autres annexes sont les locaux que nous louons au lycée Régnault (18 salles) et à l’école Berchet (4 salles). Il n’y pas eu de réflexion poussée sur la mise en cohérence de ces différents partenaires, ne serait-ce qu’autour du pôle BCD/médiathèque pour la jeunesse.

Le port de pêcheurs de Tanger, aux pieds du Continental.

III. L’EQUIPAGE : Un personnel motivé à mieux former

Tout le personnel de l’institut a été réuni pour un pot de rentrée le 20 septembre, les responsables de pôles ont été reçus individuellement, puis à l’occasion d’une réunion de service, destinée à être mensuelle, le 27 septembre. Les soixante-dix enseignants ont été de nouveau conviés à une rencontre, mais cette fois seuls, le 6 octobre. Alors que la présentation de la nouvelle grille salariale est annoncée, ces entretiens et réunions ont permis de faire apparaître un engagement des cadres administratifs pour servir le projet de l’établissement. Ce sont des agents dévoués qui se sont exprimés. Leur délégué syndical est lui-même très respectueux et peu revendicatif en ma présence. Il n’y pas de tension perceptible entre la direction et le personnel. Je sens l’impatience de savoir comment le SCAC va gérer le souci de rétablir l’équité. Sans insister sur leur cas personnel des agents administratifs ont manifesté un sentiment d’injustice lié à des promotions fondées -selon eux- sur le favoritisme. Ils réclament une meilleure prise en compte des compétences et de l’engagement et font confiance en la neutralité d’un service des RH plus neutre à Rabat. Notons que les agents administratifs, plus touchés par la réforme du prélèvement fiscal direct que les personnels de service, seront attentifs à la valorisation des efforts. Les personnels de service s’en sortent plutôt bien, chauffeur, jardinier sont finalement aussi bien lotis que des enseignants du public marocain (400€/mois).
Il faudra aussi probablement insister sur la possibilité de correction des trajectoires professionnelles dans une transparence réelle.
La gestion des enseignants sera plus problématique et va m’occuper dans les mois à venir. Les enseignants n’ont pas collectivement exprimé de revendications ; mais nous devons pas ignorer que la concurrence entraîne une plus forte volatilité de personnels tentés par de meilleures salaires. Enfin ponctuellement des animateurs exigent une meilleure valorisation de leurs compétences. Il faudra s’entendre sur ces questions.
Après avoir annoncé que je viendrai pratiquer une observation de chaque professeur, je vais proposer la mise en œuvre d’une réflexion sur la formation continue et le contrôle qualité afin de préparer l’introduction de tout ce qui n’a pas été fait à Tanger et qui est la règle ailleurs. Le recrutement d’un coordonnateur des cours, l’installation d’un comité pédagogique et la préparation de la succession du directeur des cours devraient faire bouger quelques habitudes.

Pour l’heure j’ai le sentiment de pouvoir travailler d’une manière sereine car les personnels administratifs et culturels sont pleinement opérationnels, l’effort principal porte sur la mise en place d’un esprit d’équipe. Il faut apprendre aux différents agents à travailler ensemble, ce qui suppose de leur faire partager les objectifs fixés au plan national et local.

CONCLUSIONS : Quelle route pour l’année à venir ?

Faire le point dans ces conditions est un exercice délicat, définir une nouvelle route sans avoir pris toute la mesure des inerties et contraintes serait dangereux. La flotte ira donc encore sur son aire quelques mois avec des ajustements progressifs au cours de l’année 2011-2012. Cependant des priorités s’imposent sans tarder qui relèvent de la gestion des ressources humaines et de la communication. Les trois points présentés ici feront l’objet de notes distinctes.

1. La première priorité est la réforme de l’offre de cours :
L’institut de Tanger doit au cours de l’année scolaire 2011-2012 réellement adopter toutes les mesures liées à la réorganisation de l’offre de cours de l’institut français au Maroc : telles que l’abandon de la session unique, la mise en place des tests de positionnement, les contrats d’objectifs et l’installation du logiciel LORA. Le cœur du public est scolaire, le préscolaire est un vivier important encore sous-exploité. Mais la faiblesse du public étudiant et adulte corrélé par la faiblesse des ventes de certification doit être analysée. L’institut n’est pas non plus en mesure de satisfaire la demande des entreprises en cours FOS. Alors que le responsable des cours part à la retraite en juin 2012 et en l’absence de coordination des cours, la tâche est centrale : visite et observation des classes, mise en place d’un programme de formation continue, reconstitution d’un vivier de recrutement, recruter un coordonnateur et préparer la succession du responsable des cours.

2. Réviser la politique de communication
Première étape concevoir une communication interne fluide ; les listes de diffusions vers le personnel sont constituées. Des réunions sont organisées pour impliquer le plus grand nombre dans l’action et la promotion.
Deuxième étape : les outils de communication externes et leur impact dans cette grande ville doivent être revus à la base. La diffusion de l’information devrait être moins coûteuse en « papier ».De la signalisation à Internet, il s’agit d’un chantier à boucler avant le prochain salon des livres et des arts (mai 2012).

3. Réorganiser les modalités de travail dans la région Nord.

Sur la plage de Tanger